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La Danseuse Orientale
Aux sons du luth, de la flûte et de la cithare, elle dansa la danse
des flammes et celle des épées. Elle dansa la danse des étoles et celle
de l'univers. Puis elle dansa la danse de la séduction et de
l'envoûtement. Et Le prince subjugué.
- "Belle femme, belle fille
de la grâce et de la joie, d'où vient ton art?
Comment peux-tu
maîtriser la terre et l'air dans tes pas?
L'eau et le feu dans ta cadence ?"
- "Votre altesse, je ne saurais vous répondre, mais je sais que...
...l'âme du philosophe veille dans sa tête...
...l'âme du poète vole dans son coeur...
...l'âme du chanteur vibre dans sa gorge...
...mais l'âme de la danseuse vît dans tout son corps."
Khalil Gibran
"Pourquoi cette petite
voix obstinée dans nos têtes nous tourmente-t-elle à ce point ?" a-t-il
dit en nous regardant l’un après l’autre.
"Vous vous souvenez des Érinyes ?"
"Les Furies", a dit Bunny, ses yeux éblouis perdus sous sa frange.
"Exactement. Et comment rendaient-elles fous les gens ? Elles augmentaient
le volume de leur monologue intérieur (…)"
Source
Le maître des Illusions, Donna Tartt, page 56.
Sida
( En 1987 )
Le sida est une drôle de chose. C'est comme Sodome et Gomorrhe...ça arrange la bondieuserie, les moralistes, les exicités et tous les charlatans qui vont vivre de ça...
( En 1988 )
Pour le sida, les mots ne sont pas suffisants. Il faut qu'ils soient dits par l'image et par la voix. J'aimerais m'attaquer avant tout à l'information. Entrer dans les facs, entrer dans les écoles, dans les prisons... Peut-être faut-il faire des dessins animés pour les gosses, des clips? Il faut que j'y aille. S'il le faut, j'irai chanter dans les hôpitaux, dans les prisons.
( En 1990 )
Dans cette maladie, je revois les mêmes maigreurs que ceux qui sortaient des camps de concentration.
( En 1992 )
A force d'être frileux, ce sera l'hécatombe. Ces morts, ce sont les notres. Il ne faut pas cesser d'espèrer. Il faut rester ensemble, les yeux ouverts. J'avais dit au public : " Ma plus belle histoire d'amour c'est vous " Et voilà que surgissait une maladie qui arrivait par l'amour... Comment ne pas me sentir concernée?
( En 1993 )
Dans les hôpitaux, j'ai vu des malades solitaires qui appréhendaient de prévenir leur famille. J'ai vu des pères découvrir en même temps l'homosexualité et le sida de leur fils, et commencer par mal l'accepter. J'ai vu des hommes et des femmes mourir en colère. J'ai vu des jeunes gens culpabilisés par cette maladie du siècle, convaincus que le sida était la punition de Dieu. Je les ai vus partir sans une plainte, dans une grande dignité, soutenus par des infirmières admirables. Je les ai vus partir et je ne pourrai jamais les oublier.
Je ne vais pas dans les prisons d'hommes et de femmes uniquement pour chanter. J'y chante ( je l'ai réclamé et obtenu ) parce que je veux ensuite communiquer avec celles et ceux qui sont enfermés. J'entre dans les prisons accompagnée d'un médecin qui parle du sida. Je m'installe avec un piano dans un couloir, un parloir, où je peux. Je chante, et après nous parlons. Mon combat, c'est le sida. Et, sur ce terrain, je suis une voleuse. Il faut prendre et donner. Comment chanter l'amour et la vie en cette époque terrifiante sans parler du sida et de la mort ?
Barbara
Article paru dans la revue TRIANGUL'ERE, n°1, Editions Christophe Gendron, 1999.
Le
débat sur le PACS nous a montré au moins une chose, c'est l'incroyable
pauvreté de notre réflexion sur l'amour. Aujourd'hui, nous sommes
réduits à débattre pour ou contre le Pacs, pour ou contre l'union libre
ou le mariage homosexuel. Mais aussi pour ou contre les P.M.A.
(Procréation Médicalement Assistée), l'insémination artificielle ou
l'adoption pour les homos. Dans la presse on nous parle du Viagra, du
nombre d'orgasmes, de préférence sexuelle, de vie commune, de
préservatifs et de pilules. Le monde paraît divisé en hétérosexuels et
homosexuels qui aspirent à l'égalité "sexuelle", nous dit-on du côté
des gays officialisés. Mais si tout le monde pense que l'amour a un
sexe, il n'a, apparemment, plus pour chacun d'entre nous, ni corps, ni
âme.
Mais comment parler d'amour à une époque qui a
tout vu et tout entendu ? Nous ne disposons dans la langue française
que d'un tout petit mot censé exprimer des émotions aussi différentes
que l'amour d'une marque de voiture, d'une personne, d'une oeuvre
d'art, de nos ancêtres et de nos descendants.
Les
grecs disposaient de quatre mots pour parler de cette chose-là, et il
n'est pas inutile de se confronter à une langue morte pour parler de la
passion, du désir, et de ce qui, dans l'expérience amoureuse, nous fait
mourir et renaître. Se détacher du passé et s'ouvrir à l'inconnu...
Etre et devenir... Se quitter, espérer et aimer, encore et toujours.
Il y a d'abord le mot philia,
généralement traduit par tendresse amoureuse, amitié et qui prendra le
sens d'amour reconnu par les autres. Plutarque en fait la
caractéristique de l'amour conjugal, car les femmes étaient vouées au
tendre sentiment plus qu'à l'Eros, bien que Sappho ait utilisé souvent
ce mot avec une connotation érotique quand elle parlait de son "lien
d'amour" pour Atthis ou s'adressait à la déesse Aphrodite. La déesse
représentera d'ailleurs l'amour conjugal, tandis qu'Eros personnifiera
l'amour homosexuel masculin.
Le deuxième mot est bien sûr Eros, l'amour-désir, celui que nous utilisons encore aujourd'hui pour désigner l'amour sous son aspect "purement" charnel. Mais il y avait déjà deux Eros dans l'Antiquité, comme l'a si bien montré Jean-Pierre Vernant dans L'individu, la mort, l'amour. L'Eros primordial de la Théogonie d'Hésiode, le principe cosmique qui "rend manifeste la dualité, la multiplicité incluses dans l'unité". Et l'Eros séducteur, le fils d'Aphrodite qui pousse à unir deux êtres séparés par leur individualité et que leur sexe oppose. Eros est donc une pulsion, une énergie qui différencie en soi-même et qui nous unit à l'autre. Il y aurait beaucoup à dire sur cette importante vision philosophique d'Eros, car l'homosexualité est encore aujourd'hui condamnée sous prétexte qu'elle annule la différence (des sexes, des polarités, etc). Dans le dialogue du Phèdre, de Platon, toute la question est de savoir comment on définit l'amour. Si Eros est uniquement attaché au plaisir des sens, ou s'il recherche la beauté qui est d'essence divine et constitue pour Socrate le véritable amour. "Aimez-vous, et enfantez de beaux discours", dit-il à ses interlocuteurs, car le véritable amour, c'est l'amour de l'âme.
Le troisième mot est mania, folie d'amour, folle passion, délire. C'est un mot qui a la même racine que ménade, et qui désigne la démesure, l'hybris dont on accuse les femmes qui aiment trop et ne maîtrisent pas leurs pulsions. Les Bacchantes, dans Euripide, sont l'archétype même de la mania.
Folles possédées par Dyonisos, elles refusent tout lien, et pour cette
raison, sont si décriées par l'homme grec apollinien. Le "dérèglement"
des sens était loin d'être magnifié. Car si la femme rejette tout lien,
comment pourra-t-on la tenir dans les liens du mariage, sous le joug du
couple, dans l'univers clos du gynécée ?
On
s'aperçoit ainsi que le lien, qui crée l'attachement, ne renvoie pas à
la même symbolique que la relation amoureuse, qui suppose la distance
et la reconnaissance de l'autre comme sujet. Le lien crée la
dépendance, la relation crée la liberté et l'échange.
Le dernier mot, enfin, est agape,
l'affection, l'amour divin au sens chrétien. Il est utilisé plus
tardivement et donnera agapes, repas fraternels des premiers chrétiens.
On le voit, parler d'amour, c'est à la fois identifier ce qui en soi est touché par l'autre, et définir sa place dans la Cité et le Cosmos. L'amour est l'énergie primordiale comme le disait si bien Dante : "Amour qui meut Phoébus et toutes les étoiles".
Copyright M.J. Bonnet © 2000
"Quand on regarde le visage aimé, on oublie
la peur obscure"
Annemarie Schwarzenbach
« … Car la Beauté n’est
autre que le commencement
de la Terreur… »
R.M. Rilke
"Involontairement,
et sans le savoir,
les gens essaient de monter deux chevaux également
fiers : l'étalon Nature et l'hermaphrodite Mental.
Et ils souffrent
d'être écartelés.
C'est peut-être cela ce qui arrivait à
Christina (surnom d'Annemarie
Schwarzenbach )."
Ella Maillart, La voie cruelle
"De tous ses yeux la créature voit l’Ouvert. Seuls nos yeux sont comme retournés et posés autour d’elle tels des pièges pour encercler sa libre issue."
Rainer Maria Rilke
(1875-1926)
Huitième Élégie de Duino
De tous ses yeux la créature voit l’Ouvert. Seuls nos yeux sont comme retournés et posés autour d’elle tels des pièges pour encercler sa libre issue.
Ce qui est au-dehors nous ne le connaissons que par les yeux de l’animal. Car dès l’enfance on nous retourne et nous contraint à voir l’envers, les apparences, non l’ouvert, qui dans la vue de l’animal est si profond. Libre de mort.
Nous qui ne voyons qu’elle, alors que l’animal libre est toujours au-delà de sa fin : il va vers Dieu ; et quand il marche, c’est dans l’éternité, comme coule une source.
Mais nous autres, jamais nous n’avons un seul jour le pur espace devant nous, où les fleurs s’ouvrent à l’infini. Toujours le monde, jamais le Nulle part sans le Non, la pureté insurveillée que l’on respire, que l’on sait infinie et jamais ne désire. Il arrive qu’enfant l’on s’y perde en silence, on vous secoue. Ou tel mourant devient cela. Car tout près de la mort on ne voit plus la mort mais au-delà, avec le grand regard de l’animal, peut-être.
Les amants, n’était l’autre qui masque la vue, en sont tout proches et s’étonnent... Il se fait comme par mégarde, pour chacun, une ouverture derrière l’autre... Mais l’autre, on ne peut le franchir, et il redevient monde. Toujours tournés vers le créé nous ne voyons en lui que le reflet de cette liberté par nous-même assombri. A moins qu’un animal, muet, levant les yeux, calmement nous transperce.
Ce qu’on nomme destin, c’est cela : être en face, rien d’autre que cela, et à jamais en face. S’il y avait chez l’animal plein d’assurance qui vient à nous dans l’autre sens une conscience analogue à la nôtre — , il nous ferait alors rebrousser chemin et le suivre. Mais son être est pour lui infini, sans frein, sans un regard sur son état, pur, aussi pur que sa vision. Car là où nous voyons l’avenir, il voit tout et se voit dans le Tout, et guéri pour toujours.
Et pourtant dans l’animal chaud et vigilant sont le poids, le souci d’une immense tristesse. Car en lui comme en nous reste gravé sans cesse ce qui souvent nous écrase, — le souvenir, comme si une fois déjà ce vers quoi nous tendons avait été plus proche, plus fidèle et son abord d’une infinie douceur. Ici tout est distance, qui là-bas était souffle. Après cette première patrie, l’autre lui semble équivoque et venteuse.
Oh ! bienheureuse la petite créature qui toujours reste dans le sein dont elle est née ; bonheur du moucheron qui au-dedans de lui, même à ses noces, saute encore : car le sein est tout. Et vois l’oiseau, dans sa demi-sécurité : d’origine il sait presque l’une et l’autre chose, comme s’il était l’âme d’un Etrusque issue d’un mort qui fut reçu dans un espace, mais avec le gisant en guise de couvercle.
Et comme il est troublé, celui qui, né d’un sein, doit se mettre à voler !. Comme effrayé de soi, il sillonne le ciel ainsi que la fêlure à travers une tasse, ou la chauve-souris qui de sa trace raie le soir en porcelaine.
Et nous : spectateurs, en tous temps, en tous lieux, tournés vers tout cela, jamais vers le large ! Débordés. Nous mettons de l’ordre. Tout s’écroule. Nous remettons de l’ordre et nous-mêmes croulons. Qui nous a si bien retournés que de la sorte nous soyons, quoi que nous fassions, dans l’attitude du départ ? Tel celui qui, s’en allant, fait halte sur le dernier coteau d’où sa vallée entière s’offre une fois encor, se retourne et s’attarde, tels nous vivons en prenant congé sans cesse.
Rainer Maria Rilke
Traduction de François-René Daillie
« Vive les regards assez tendres, assez fous, assez vrais, pour me donner le cœur de m’espérer encore, de m’attendre à quelqu’un d’autre en moi.
Les vrais, les seuls regards d’amour sont ceux qui nous espèrent, qui nous envisagent au lieu de nous dévisager »
P. Baudiquey